WATER THINK TANK
Gestion de la demande en eau en Méditerranée


Cahier 3
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Ils ont également dit sur le sujet en 2016:

Interview1
Dr Céline Dubreuil-Imbert

La surexploitation des ressources en eau dans les pays du pourtour méditerranéen s’accentue et limite souvent les possibilités en termes d’offre additionnelle. C’est à travers une meilleure gestion de la demande que les autorités locales peuvent dégager les volumes d’eau permettant de répondre à des besoins croissants. Les mesures envisageables sont très variées et nécessitent des arbitrages.

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Interview2
Dominique Heron

L’eau est une ressource vitale pour l’homme mais aussi pour l’économie : sans eau, pas de production d’énergie ! D’un autre côté, sans énergie, difficile de traiter l’eau pour la rendre potable. Une gestion concertée de ces deux ressources est donc essentielle. Les demandes en eau et en énergie sont intimement liées.

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Interview Dr Céline DUBREUIL-IMBERT

Directrice du programme Eau, Plan Bleu

Water Think Tank : Pourquoi inciter les autorités locales méditerranéennes à renforcer leurs politiques de gestion de la demande en eau ?

Dr Céline DUBREUIL-IMBERT: Les indices d’exploitation des ressources en eau naturelles et renouvelables sont très élevés pour la plupart des bassins versants méditerranéens. Au regard des seuils d’alerte définis par l’ONU, les pays des rives Sud et Est sont déjà en situation de stress hydrique. L’impact du changement climatique aggrave progressivement cette situation, alors même que les besoins en eau à satisfaire augmentent. Il est de plus en plus difficile d’y répondre uniquement par une logique d’offre. Celle-ci a longtemps été privilégiée mais révèle aujourd’hui ses limites techniques, financières et environnementales. Les leviers d’action les plus pertinents reposent désormais sur la gestion de la demande. Le Plan Bleu a récemment publié un guide méthodologique pour aider les autorités locales à identifier ces leviers et les mesures à mettre en œuvre.

W.T.T. : Intéressant, en quoi consiste précisément ce guide et comment a-t-il été conçu ?

Dr C.D-I. : Le guide détaille une démarche logique, en cinq étapes, avec des exemples et des outils concrets. Nous avons identifié plus d’une centaine de mesures adaptées au contexte méditerranéen et les avons répertoriées selon leur nature (gouvernance, règlementation, technique, tarification, subvention, communication…) et selon les usages ciblés (agricole, domestique, touristique, industriel). Le principe du guide est d’aider une autorité locale à sélectionner les mesures qui correspondent au contexte d’un bassin versant, de les évaluer à travers des analyses coûts-avantages et enfin d’arbitrer entre les meilleures options. Les messages et les exemples qui présentés s’appuient sur une étude qui a permis l’analyse coûts-avantages de vingt mesures déjà mises en œuvre en Tunisie.

Le guide d’aide à la décision publié par le Plan Bleu sur la base des travaux du cabinet Nomadeis propose et alimente une réflexion en cinq étapes :
1. Dresser un état des lieux du territoire : caractéristiques du bassin versant, besoins en eau, mesure déjà déployées..;
2. Définir les besoins et les objectifs : hiérarchiser les besoins en termes quantitatifs et qualitatifs, identifier les usages exclusifs et complémentaires ;
3. Présélectionner les mesures appropriées de gestion de la demande en eau ;
4. Evaluer l’impact des mesures de gestion de la demande en eau présélectionnées à travers des analyses coûts-avantages ;
5. Arbitrer en les différentes mesures envisagées.

W.T.T. : L’eau est un enjeu complexe, ce guide est-il vraiment opérationnel ?

Dr C.D-I. : Oui, nous l’avons testé lors d’un séminaire co-organisé avec la Banque Mondiale et réunissant une trentaine d’experts et praticiens du secteur de l’eau. Il améliore la compréhension mutuelle des enjeux locaux, nourrit la réflexion collective, permet d’évacuer des idées reçues et de résoudre des conflits d’usage. Il met aussi l’accent sur la prise en compte d’externalités environnementales et sociales, parfois sous-estimées dans les processus décisionnels.



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Interview Dominique HERON

Président de la Commission Environnement et Energie – ICC France

Water Think Thank : En quoi l’eau et l’énergie sont-elles liées ?

Dominique HERON : De deux manières : d’une part l’énergie est nécessaire pour produire et distribuer l’eau, et d’autre part la production d’énergie est fortement dépendante de la ressource en eau. Les besoins en eau des installations énergétiques constituent une demande d’ordre stratégique. La raréfaction de l’eau et l’explosion de la demande en énergie dans le monde impose une nouvelle approche prospective de l’interdépendance eau-énergie. La Commission Environnement et Energie a donc engagé une réflexion de fond concernant « la demande en eau pour l’énergie ». Sur les questions de gouvernance, dans un premier temps.

W.T.T. : Quelles ont été les conclusions de ce travail concernant la gouvernance eau-énergie préconisée pour assurer une gestion efficace de ces ressources ?

D. H. : Avec la croissance démographique, l’urbanisation et l’évolution des modes de vie, plus d’eau et plus d’énergie sont nécessaires pour assurer le développement économique et le bien être des sociétés. Des conflits d’usages de l’eau peuvent apparaître, puisque l’eau est indispensable pour l’agriculture, l’industrie, les utilisations domestiques, mais aussi pour les écosystèmes. Une gestion durable de la ressource en eau impose la mise en place d’un dialogue pérenne et d’une relation de confiance entre tous les usagers, y compris les producteurs d’énergie. Le rôle des pouvoirs publics est donc de mettre en place un cadre favorable à cette gouvernance inclusive. L’expérience montre que cet échange doit être structuré à l’échelle des bassins versants, et non pas selon les découpages administratifs habituels.

La Commission Environnement et Energie du Comité français de la Chambre de commerce internationale préconise cinq bonnes pratiques pour répondre à ces enjeux :
1. Développer une approche qualitative de la consommation en eau d’un mix énergétique à travers les concepts de débit et de qualité de la ressource ;
2. Répondre au défi de l’interdépendance eau-énergie grâce à l’innovation technologique ;
3. Réguler les usages de l’eau en intégrant les industriels de l’énergie en tant que parties prenantes à part entière ;
4. Penser l’interaction eau-énergie à l’échelle du bassin versant ;
5. Prendre en compte l’impact social des projets industriels sur les communautés.

W.T.T. : Dans tous les cas, la ressource en eau est limitée. Comment satisfaire les besoins de tous ?

D.H.:Il n’y a pas de solution miracle. Une gestion plus efficiente de la demande est désormais nécessaire, notamment concernant l’irrigation ou les usages industriels. Toutes les technologies de production d’énergie n’ont pas la même « empreinte hydrique » non plus, et certaines énergies renouvelables sont très gourmandes en eau, par exemple l’hydroélectricité. Il y a aussi un enjeu de sensibilisation pour limiter la consommation domestique et le gaspillage.






Interview3
Ola Sidani

Le Liban, comme d’autres pays méditerranéens, doit gérer des déséquilibres structurels entre l’offre et la demande en eau. De multiples projets d’envergure sont développés pour augmenter la disponibilité et le stockage de l’eau. En revanche, l’innovation dans le champ du financement et des modèles économiques en est encore à ses débuts au Liban. Ces nouveaux modèles pourraient promouvoir une gestion plus durable et prendre mieux en compte les services culturels des réserves d’eau naturelles, alors que ceux-ci sont actuellement peu valorisés.

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Interview4
Malek Al Rawashdeh

La Jordanie, deuxième pays le plus pauvre en eau de la planète en 2014, connaît une situation chronique de pénurie d’eau. Toutefois, ces tensions se sont exacerbées depuis le déclenchement de la guerre en Syrie, provoquant de très nombreux départs de réfugiés à destination de la Jordanie. Ces tensions autour de l’eau ont généré dans leur sillon des problèmes économiques, sociaux et politiques. Le Ministère de l’eau et de l’irrigation, conscient des enjeux, a défini une stratégie nationale proactive à l’horizon 2025. Il investit dans des projets innovants et recherche dans la coopération internationale des solutions pour une gestion durable de l’eau en Jordanie.

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Interview Ola SIDANI

Présidence du Conseil des ministres du Liban, Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), Economiste

Water Think Thank : Pourriez-vous nous rappeler les principaux objectifs du PNUD et expliquer votre rôle dans cette organisation?

Ola SIDANI: Le PNUD à la présidence du Conseil des ministres est chargé de renforcer les capacités décisionnelles du Cabinet du Président du Conseil des ministres (CPCM) . Plus précisément, le PNUD gère les enjeux de développement économique et social au niveau du CPCM et la coordination de projets et de programmes interministériels.

Economiste pour le PNUD au sein du CPCM, mes fonctions comprennent la coordination et le suivi de projets interministériels portant sur divers aspects de la réforme économique et des potentiels de croissance au niveau national, le développement socio-économique, le commerce extérieur avec un ou plusieurs pays, notamment du monde arabe, la rédaction de discours pour le premier ministre, la supervision de stratégies pour la réalisation des Objectifs de Développement Durable (ODD), la définition d’agendas et d’orientations économiques pour le gouvernement.

W.T.T. : Quel est l’état des lieux du secteur de l’eau au Liban ?

O. S. : Selon la Stratégie Nationale pour le Secteur de l’Eau, approuvée par le Conseil des ministres du 09/03/2012, pour l’année 2010, la demande totale, dans le cadre du scenario modéré, est de 1 473 millions de mètres cubes par an. Pour prendre en compte les besoins des réfugiés syriens, ce chiffre doit être encore augmenté de 30%. Parallèlement, l’offre est de 1 377 millions de mètres cubes par an et est composée à 46% d’eau de surface, 51% d’eau souterraine et 3% d’eau réutilisée.

L’écart entre l’offre et la demande est lié à plusieurs enjeux saillants du secteur de l’eau :

Des ressources en eau limitées et non exploitées de façon optimale, couplées à une augmentation significative de la demande ;
Des réseaux de distribution pas assez bien entretenus, générant des pertes importantes et des ruptures d’approvisionnement ;
Une position tarifaire peu efficace avec des faibles taux de recouvrement ;
Un cadre législatif et règlementaire imparfait, décourageant la participation du secteur privé à l’amélioration de l’efficacité des services d’approvisionnement.

En conséquence, le pays a besoin d’augmenter ses capacités de stockage de l’eau en construisant des barrages et en développant des projets dans les lacs en altitude. Plusieurs projets d’envergure sont en cours de réalisation tels que le Plan d’approvisionnement en eau du Grand Beyrouth dont le projet de barrage Awali est la première phase, le barrage Janneh, le barrage Balaa, le barrage Msailha, et le barrage Qaisamani.

Les réseaux de distribution d’eau doivent être rénovés et doivent mieux desservir certaines régions du Liban. Dans ce domaine également, de nombreux investissements sont réalisés pour améliorer les réseaux de transmission et de distribution dans tout le pays.

W.T.T. : Pourriez-vous qualifier les besoins en compétences dans le secteur de l’eau au Liban par rapport aux autres pays méditerranéens ?

O. S. : Les besoins en compétences et en formation sont particulièrement importants dans le domaine de l’assainissement, du traitement des eaux usées et des techniques de réutilisation de l’eau. En effet, le Liban et les autres pays autour de la Méditerranée partagent les mêmes problèmes de pollution des réserves d’eau douce et donc les mêmes besoins de réutiliser davantage l’eau. Le Liban manque également d’experts pour améliorer l’efficacité des services de gestion de l’eau.

Ces besoins peuvent être comblés grâce à une aide technique, à l’instar du programme européen de soutien et d’assistance technique à l’accélération du secteur de l’eau. Renforcer l’enseignement supérieur et la formation par des professionnels du secteur est également fondamental. Une coopération plus approfondie avec d’autres pays méditerranéens pourrait y contribuer en favorisant le partage de connaissances, d’expériences, et de bonnes pratiques.

W.T.T. : Quels sont les principaux enjeux concernant le modèle économique et le financement du secteur de l’eau ?

O. S : En ce qui concerne les projets d’envergure et la construction d’infrastructures, les défis principaux du financement résident dans l’“Expropriation” – إستملاكات, comme dans le cas du projet Awali. Le raccordement des ménages aux réseaux de distribution peut également s’avérer complexe à financer.

Les dispositifs de financement du secteur de l’eau dépendent de la gouvernance. Ils sont en lien avec l’établissement de politiques, de lois, et avec la façon dont le pouvoir est exercé au niveau de la gestion des ressources économiques et sociales du pays. Le financement de projets d’aménagement hydraulique est le résultat du système de gouvernance d’un pays ou le résultat des priorités établies par le gouvernement en matière d’investissements dans la filière de l’eau.

Un secteur de l’eau performant est un secteur qui « s’autofinance ». La réduction des pertes et la modernisation des réseaux de distribution, l’utilisation de systèmes d’irrigation au goutte à goutte au lieu de systèmes traditionnels, la mise en place de divers processus innovants permettra d’améliorer l’efficacité du secteur de l’eau au Liban. Cette optimisation aura des effets directs sur les investissements réalisés par les établissements de gestion de l’eau et permettra donc de réduire la facture du consommateur. Actuellement, au Liban, la structure du prix de l’eau ne comprend pas de schéma de recouvrement des coûts de l’approvisionnement : les prix n’incitent pas à l’économie de la ressource parce qu’il n’y a pas de compteurs d’eau au niveau de chaque foyer. Pour rappel, les modalités de tarification de l’eau au Liban sont fondées sur un taux volumétrique approximatif par m3 (selon la surface).

Des instruments économiques et financiers peuvent contribuer, dans le secteur de l’eau, à réduire les inégalités sociales et à protéger l’environnement, en particulier lorsque différentes gammes de prix sont appliquées en fonction de la consommation d’eau. Ainsi, les gros consommateurs comme les industries paient plus que les autres. Le principe du pollueur-payeur est également efficace pour sanctionner ceux qui polluent les sources d’eau. Aucun de ces dispositifs n’existe pour le moment au Liban. Toutefois, une tarification pour le traitement des eaux usées, a récemment été intégrée à la facture d’eau, en fonction du rattachement de la région à une station d’épuration.

Water Think Thank : Vous qui aimez la poésie et écrivez, pensez-vous que la valeur culturelle de l’eau est suffisamment prise en compte ?

O. S. : Je n’ai pas encore vraiment écrit sur la nature mais j’écris régulièrement mon amour et ma passion pour mon pays. La nature est une muse, une source d’inspiration pour l’écriture en général. Et la préservation des beautés naturelles du Liban me tient vraiment à cœur.

L’eau est une source de vie, de biodiversité, et définitivement une source de beauté. C’est pourquoi je considère comme très important de protéger nos richesses hydriques – sources d’eau douce, lacs naturels et cascades. La grotte de Jeita, située au centre du flanc ouest du mont Liban, a même été sélectionnée parmi les finalistes d’une compétition pour faire partie des « 7 nouvelles merveilles du monde ».

Je pense qu’à cause des quinze années de guerre civile au Liban, suivies d’une période de tensions internes et de luttes politiques dans le but de redonner au Liban son rang et sa prospérité, nécessitant des efforts immenses pour reconstruire l’économie et la cohésion sociale du pays, le patrimoine culturel a été relégué au second plan et n’a pas reçu l’attention qu’il méritait. Toutefois, ces dernières années, une vraie prise de conscience a eu lieu au sujet de la protection de l’héritage culturel et naturel du Liban. La société civile commence à investir dans la préservation des atouts du patrimoine libanais car ils jouent un rôle important dans le développement et la relance du tourisme, notamment du tourisme naturel. La notion de services culturels de l’eau s’inscrit dans cette démarche.

Je crois que la valeur économique des services culturels de l’eau devrait être mesurée et prise en compte dans l’étude de faisabilité des projets d’aménagement hydraulique. Certains problèmes ne sont pas quantifiables ou traduisibles en valeur monétaire ; pourtant l’ensemble de la filière, sur le plan social, touristique ou du développement rural, est très important et contribue à la performance économique du pays. L’eau est une richesse culturelle et naturelle du Liban. Elle lui confère une identité unique dans la région. L’eau est notre bien. Nous devons préserver nos ressources en eau et les services culturels associés à tout prix.



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Interview Malek Alrawashdeh

Ministère de l’eau et de l’irrigation / Autorité jordanienne de l’eau, Secrétaire général adjoint pour l’assainissement des eaux usées, Jordanie

Water Think Thank : Pourriez-vous nous présenter la gouvernance de l’eau en Jordanie ?

Malek ALRAWASHDEH : Tout d’abord, rappelons que la Jordanie est l’un des pays les plus concernés par le stress hydrique au monde : c’est le deuxième pays le plus pauvre en eau selon l’ONU en 2014. Le volume annuel moyen des précipitations en Jordanie est de 8,2 milliards de mètres cubes par an, un montant très faible comparé, par exemple, à la France et ses 501 milliards de mètres cubes de précipitations annuelles. A ces ressources limitées et inégalement réparties s’ajoute une pression migratoire intense, liée à l’arrivée des réfugiés syriens sur le territoire jordanien.

Face à ces enjeux majeurs, le Ministère de l’eau et de l’irrigation est l’organe central qui assure la gestion et le suivi du secteur de l’eau en Jordanie. Il intervient à tous les niveaux et dans tous les domaines :
• Gestion de l’approvisionnement en eau ;
• Traitement et assainissement des eaux usées ;
• Planification et gestion des ressources ;
• Recherche et développement ;
• Systèmes d’information ;
• Financement du secteur ;
• Centralisation, standardisation et consolidation des données et statistiques sur l’eau ;
• Elaboration de stratégies et politiques nationales sur toutes les thématiques liées à l’eau : gestion de la demande en eau, efficacité énergétique et énergie renouvelable, réutilisation des eaux usées, redistribution des ressources en eau, optimisation des services publics, adaptation et résistance au changement climatique, décentralisation de la gestion de l’eau, plans d’action, etc.

Le Ministère de l’eau et de l’irrigation supervise les deux principales entités du secteur : l’Autorité Jordanienne de l’Eau , responsable de l’assainissement des eaux usées, et l’Autorité de la Vallée du Jourdain , en charge du développement social et économique de cette vallée, et en particulier de la distribution de l’eau et de l’irrigation.

W.T.T. : Quels sont les impacts de la crise syrienne que vous avez mentionnés sur le secteur de l’eau en Jordanie ?

M. A. : Les problèmes liés à l’eau étaient déjà structurels en Jordanie mais ils se sont amplifiés depuis le début de la guerre en Syrie. Le gouvernement jordanien estime qu’il y a près de 1,4 million de Syriens (pour 6,6 millions de Jordaniens en 2015) qui vivent actuellement en Jordanie. La majorité d’entre eux habitent au sein des communautés locales et 20% sont dans des camps de réfugiés.

La demande en eau a tout simplement progressé très rapidement depuis la crise syrienne. La consommation domestique globale d’eau est passée de 352 millions de mètres cubes en 2010 à 450 millions de mètres cubes en 2016 à l’échelle de tout le pays. Le Nord de la Jordanie est particulièrement touché et a connu une augmentation de 36% de la consommation des ménages en eau sur la même période. Or, dans le même temps, la disponibilité annuelle par habitant est tombée à 125 m3 en 2016, contre 147 m3 en 2010. Sachant que le seuil de pénurie d’eau a été établi à 1000 m3/ habitant, la Jordanie se trouve dans une situation de tension extrême.

Les effets de la crise syrienne se traduisent aussi dans la répartition de la consommation d’eau par secteurs d’activité. L’usage domestique progresse au détriment de l’agriculture et de l’industrie. Il représente aujourd’hui près de 45% contre 39% en 2010. Au contraire, l’utilisation de l’eau pour l’irrigation des cultures voit sa part diminuer de 56% à 51%.

L’écart continue de se creuser entre l’offre et la demande sur le plan de la quantité mais également de la qualité. Les nappes souterraines sont la principale réserve d’eau en Jordanie et elles sont gravement menacées de pollution et d’épuisement. La baisse du niveau statique de l’eau se situe entre 1 et 20 m par an. Tout le système de traitement et d’assainissement de l’eau est également impacté.

En outre, ces difficultés ont engendré des enjeux économiques et sociaux. Par exemple, le recouvrement des coûts d’entretien et de développement des infrastructures du secteur a chuté de 110% en 2010 à 70% en 2014.
En réaction, le Ministère de l’eau et de l’irrigation a mis en place une Stratégie Nationale de l’Eau pour la période 2016-2025.

W.T.T. : Quelles sont les solutions mises en place par les autorités jordaniennes pour éviter la crise de l’eau ?

M. A. : La Jordanie cherche à s’inspirer des meilleures pratiques développées à travers le monde et à investir dans de nouveaux modèles, de nouvelles approches et technologies.

Pour cela, elle a tissé des partenariats avec de nombreux pays, entreprises, agences, associations et autres entités pertinentes. Par exemple, la Jordanie fait partie de la plateforme ACWUA de coopération entre les pays arabes. Cette structure vise, depuis 2009, à développer communément des réseaux de formation et de développement des compétences. En effet, le secteur de l’eau et les services publics ont besoin de scientifiques, d’experts et d’ingénieurs formés pour les accompagner dans l’atteinte de leurs objectifs. ACWUA est présente dans 18 pays arabes et travaille sur des projets en partenariat avec des organisations internationales telles que le GIZ ou l’Union Européenne.

Une autre orientation majeure de la Stratégie Nationale de l’Eau réside dans la volonté de réutiliser les eaux traitées, notamment pour l’agriculture. En 2015, 26% des ressources en eau utilisées pour l’irrigation proviennent déjà du recyclage des eaux usées. La station d’épuration As-Samra est l’un des projets emblématiques de cette ambition. L’accroissement de sa capacité ainsi que sa modernisation, par l’intermédiaire d’un contrat BOT impliquant des partenaires privés internationaux, lui permet aujourd’hui de traiter 364 000 m3 d’eaux usées par jour. De plus, l’usine produit en interne 80% de l’énergie dont elle a besoin, grâce à son potentiel d’énergie hydraulique et à la production de biogaz.

Un autre exemple de coopération internationale sur une thématique centrale : le programme scientifique de l’OTAN pour la paix et la sécurité mis en œuvre entre 2010 et 2015. L’objectif était d’installer un réseau d’observation performant, de produire des données fiables et neutres, afin d’appuyer la gouvernance et la gestion transfrontalière de l’eau en Jordanie. En effet, 40% de la ressource en eau jordanienne est partagée avec les pays adjacents ; ces informations sont donc stratégiques.

La collaboration et la coopération sont, par conséquent, au cœur du la stratégie nationale jordanienne pour le secteur de l’eau.